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Santé au travail

Rencontre avec l'Observatoire du stress à France Telecom

Rencontre avec l'Observatoire du stress à France Telecom
La question de la souffrance au travail est devenue prégnante à France Telecom. Deux syndicats ont fait le choix de mener la bataille au sein d’une structure ad hoc, qui tenait, en novembre, ses 2es Assises nationales.

 

À l’étage, la salle du cinéma parisien La Clef est pleine. Les 130 places ne suffisent pas à accueillir les militants de France Télécom venus écouter, bloc et stylo en main, Brigitte Font-Le-Bret. Derrière la psychiatre, qui anime l’atelier « médecine », les transparents défilent, aux titres évocateurs : « symptômes de la souffrance au travail », « centralité du travail », « prévention »…
Au sous-sol, le thème du débat est différent (« horaires et temps de travail »), mais dans la bouche des participants, les mots, moins savants, résonnent du même écho. « Les open space, ça fait produire de la merde, et ça fait souffrir, s’insurge vertement une syndicaliste. Et si un salarié réalise tant de tâches par jour, son collègue devra en faire autant. Mais chacun travaille à sa vitesse, seulement ce discours n’est plus acceptable : les plus faibles, on les vire. » « Avant, les gens trichaient sur leur temps de travail en faisant badger les copains, aujourd’hui, ils badgent le soir, puis retournent au boulot », ajoute un homologue. Les uns s’interrogent : comment recréer du collectif quand même les salariés réclament une reconnaissance individuelle ? Les autres débattent de l’utilité des expertises CHSCT pour faire bouger les lignes…

 

 

Mesurer le phénomène


Dix-huit mois après sa création, « l’Observatoire du stress et des mobilités forcées dans le groupe France Télécom » continue de tenir, avec un certain succès, son rôle d’aiguillon de l’action syndicale. En témoigne la fréquentation des deuxièmes Assises nationales de l’association, qui se déroulaient en novembre dernier. Tout commence en juin 2007, alors que les restructurations se multiplient. « En 1996, un plan de préretraite avait organisé le départ de 40 000 salariés en dix ans. Puis, France Télécom a annoncé la suppression de 22 000 postes, sans PSE, entre 2006 et 2008. Comme il n’y avait plus de départs anticipés possibles, les départs volontaires se sont traduits par des pressions personnelles », raconte Patrick Ackermann, délégué syndical central Sud.

 

Echo positif auprès de Sud

 

Néanmoins, « la prise de conscience a mis du temps, complète Pierre Morville, son homologue de la CFE-CGC. Les salariés, en particulier les fonctionnaires, se sentaient protégés. Fermer des sites était inimaginable. Quand des cas de conflit, de dépression, de mobilité (que les fonctionnaires ne peuvent pas refuser) ont commencé à remonter, j’ai proposé de construire un outil pour mesurer l’ampleur du phénomène. » L’idée d’un observatoire est née. Soumise à l’ensemble des organisations syndicales, elle trouvera un écho positif auprès de Sud.

 

Baromètre du stress


La première raison d’être de l’association est donc d’ordre quantitatif. Il s’agit de sonder les salariés, par Internet, pour établir un baromètre du stress. « Mais la direction a tout de suite bloqué l’accès au site depuis les postes du personnel, continue Patrick Ackermann. Comme pour casser le thermomètre. » L’Observatoire ne désarme pas, et le questionnaire, validé par un conseil scientifique et rempli par 3 200 personnes, révèle que 66 % des sondés sont stressés. L’association se fixe aussi comme objectif d’outiller les représentants du personnel, notamment les CHSCT.

 

 

Un soutien à l’action des chsct


Rappelons qu’à France Télécom, les élus expérimentent les prérogatives des instances (CE, DP, CHSCT) depuis 2005 seulement. « Face aux questions de stress, les CHSCT sont souvent désemparés », constate Pierre Morville. Il s’agit alors de leur donner des armes. Comme ce modèle de questionnaire « local » sur les conditions de travail et la santé, diffusé aux Assises, ou encore, disponible sur son site Internet, une synthèse sur le suicide, des fiches pratiques à destination des CHSCT…

 

La direction est sortie du déni

 

Aussi actif qu’il soit, l’Observatoire est-il pour autant efficace ? Patrick Ackermann note qu’il a comme premier mérite d’avoir « rendu visibles le stress et les dépressions. La direction est sortie du déni : elle a d’ailleurs mis en place des cellules d’écoute, mais sans aucune concertation, et avec une approche individuelle ». Par ailleurs, assure-t-il, les CHSCT ont moins de scrupules à utiliser leurs prérogatives : « Ils utilisent leur droit d’alerte quand
ils constatent des malaises ou des maladies dus au stress. Et nous avons brisé le tabou du recours à l’expert, même si la direction conteste systématiquement les expertises portant sur les risques psychosociaux. »

 

Maltraitance au travail


Pierre Morville souligne la capacité de l’association à produire analyses et mobilisations. Sur le premier point, aucun doute. Elle vient d’ailleurs de publier une enquête qualitative, menée auprès de 40 salariés, avec le cabinet d’études ACT Consultants. Les conclusions des sociologues, sans appel, aboutissent au « constat d’une réelle maltraitance au travail induite par un mode de fonctionnement global ». Disqualification des personnes, stigmatisation des fonctionnaires sont devenues méthodes courantes, indique le rapport. « Le stress est bien un mode de management », conclut Pierre Morville.

 

Boudé par de nombreux syndicats


Sur le deuxième point – la mobilisation –, le bilan est plus mitigé. Car l’Observatoire reste encore aujourd’hui boudé par de nombreux syndicats, et non des moindres, de France Télécom. Ainsi, pour Thierry Franchi, de la fédération télécom de la CGT, c’est par la négociation et au sein des CHSCT que la lutte contre la souffrance au travail doit s’organiser, là où la direction est partie prenante. « On n’en est plus au stade de l’observation », tranche-t-il. Pour Patrick Ackermann, ce sont surtout les dissensions syndicales historiques qui expliquent ces réticences. Reste qu’aux Assises, rares étaient les militants issus d’autres rangs que ceux des syndicats engagés dans l’Observatoire. Une situation qui pourrait évoluer, veut croire Pierre Morville, mais pas avant le 22 janvier, date des prochaines élections professionnelles. Une chose est sûre : le constat sur la situation des salariés est unanimement partagé. L’ensemble des syndicats a demandé, fin juin, la tenue d’un CHSCT national sur les risques psychosociaux, ainsi que l’ouverture de négociations sur les conditions de travail.

 

Élodie Sarfati

 

CEC Magazine, décembre 2008
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